Les paupières de Clara s’entrouvrirent peu à peu, guidées par les chants des oiseaux. Clara ramena le drap vers elle et couvrit ses épaules ; son regard se dirigea vers la fenêtre dont elle n’avait pas fermé les volets hier au soir. Après quelques instants, elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre avec grâce et précaution, pour mieux écouter les dialogues des bavards ailés.
Une odeur marine arriva jusqu’à elle. Au même moment, en pleine mer, quelque part où l’homme n’a jamais été, au milieu des cultures aquatiques, un dauphin s’amusait, comme tous les jours, à améliorer ses impulsions acoustiques et son audition. Il perçut des sons d’un autre monde qu’il ne connaissait pas bien et pour s’en approcher encore davantage, il orienta son corps dans son vaste espace à trois dimensions. Son univers mental empli d’une liberté riche et abondante, organisa les informations et les images. Il dirigea magistralement le faisceau de son écoute et de sa vision, à tel point qu’il réussit à atteindre intégralement puis à toucher les ondes de l’âme de Clara.
Parce que le dauphin aime les alliances, la communication et la découverte de nouvelles consciences, il partagea son expérience avec son peuple. Dans les eaux bleutées et chaudes, le dauphin, émerveillé par ce qu’il venait de découvrir, suivit Clara, sans se soucier du temps qu’il passerait en sa compagnie. Il écouta les voix de Clara, transmit les messages à ses amis, planta ses repères dans son espace liquide et perpétuellement mouvant. Il devint ainsi le spectateur des pensées et de l’esprit de Clara, plongé au cœur même de ses sens et de ses émotions, là où aucun humain n’avait jamais été :
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Dans quelques heures, les premières lueurs d'un soleil prometteur changeront les couleurs des Alpes de Haute Provence. Le mi médiéval de la Chapelle des Pénitents-Blancs réveillera la vieille dame de la chambre 24.
Eze s'animera peu à peu, sans jamais perturber la sérénité que révèlent les entrelacements de la glycine, les frottements des miches de pain dans la corbeille de Monsieur Boulanger. Vers dix heures, Monsieur Ernest posera ses pieds sur les quinze marches qui relient sa maison de volets bleus ornée à la porte d'entrée du "Café Peillon ", rassurant ses papilles à la première gorgée d'un Château du Rouet, couleur rouge grenat, corsé et solide, fleurant les épices.
Vers onze heures, Monsieur Ernest reprendra le chemin des quinze marches, accompagné - en laisse s'il vous plaît - de son chien Daluis. Mais personne n'a jamais su qui tirait qui et encore moins sur le sentier du retour.
Entre la huitième et la douzième marche s'ouvre à droite une ruelle bordée de fleurs sauvages et traçant l'entrée du logis de l'incomparable et Eze universel Monsieur Meister. Monsieur Meister aime les antiquités gréco-romaines et se targue d'un voyage hautement formateur en Italie, conditions obligées du véritable romantique allemand qui se latinise. Monsieur Meister aime les Lieder de Schubert. En l'occurrence, il s'est pris d'une passion démesurée pour la Truite. Tous les mardis, Mademoiselle Maria s'assied devant le Schimmel de Monsieur Meister, trouve instantanément la page 34 - cornée par inadvertance ou par hasard - du recueil sacré. Tous les mardis, le talent foudroyant de Monsieur Meister anesthésie le petit poisson. Cher Franz, toi qui as choisi cette tonalité rare de Ré bémol Majeur, déclarant des sentiments particuliers et un jeu de candeur et de simplicité. Non, Monsieur Meister, vous n'êtes pas le séducteur et Mademoiselle Maria ferme le couvercle du piano, ses cinquante ans d'innocence, les branches de ses petites lunettes rondes et la boucle de son porte-documents, infatigable amphitryon.
Le soleil sonne quinze heures. La sieste inévitable de Monsieur Ernest libère Daluis. Au détour d'une poursuite attendue, Faust, le chat récemment errant de feu Monsieur Dieudonné, n'a pas laissé la moindre chance à son adversaire. Penaud, Daluis reprend sa route. Le passager d'un jour, ébloui par le blanc des maisons, découvre Eze à travers ses ruelles odorantes et sinueuses. A Eze on marche, on ne roule jamais. Certains jours, un spectacle insolite s'offre aux yeux avides de souvenirs du passager d'un jour. Du haut du village, la vieille dame de la chambre 24, fièrement assise dans un fauteuil Louis j'aime pas, se fait porter, à défaut de jambes autrefois agiles, par deux jeunes hommes - beaux et courtois, dit-on. La vieille dame de la chambre 24 qu'un taxi attend - à l'entrée ou à la sortie d'Eze, tout dépend d'où vous venez - ouvre l'ombrelle protectrice de sa main droite gantée de dentelle fine. Si ses jambes pénalisées par le temps ont immortalisé un moyen de locomotion surprenant dans les albums photos des passagers d'un jour, sa perception odorante, quant à elle, est restée d'une acuité particulière.
Grasse, la cité des parfums, est pour elle un lieu de rencontre ; elle se plaît à établir une communication subtile entre les senteurs, les fragrances multiples et des stimulations qui la rajeunissent magiquement. Le temps de la vieille dame de la chambre 24 passe si vite à Grasse. La hauteur de l'ombre, sur la façade avant de la maison de Fragonard, prévient de l'imminence du retour vers Eze. L'ombrelle rafraîchie respire la cannelle, la vanille et l'œillet, savant mélange de l’imprévu.
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